Aspects dynamiques des cultures sonores:
transformation du métier du griot au Niger sous l’influence du modernisme

Mahaman Garba
Ethnomusicologist
Centre de Formation et de Promotion Musicale
Niamey, Niger

Au Niger, l'exercice des fonctions du griot est dû à une formation spécifique qui lui confère un savoir et un savoir-faire appropriés. De ce fait, dans la société traditionnelle d’antan, le griot ne remplissait des fonctions que dans le domaine qui lui était héréditaire et qu'il maîtrisait parfaitement.

Maître de la parole, fidèle gardien de la tradition orale, conservateur incontesté des moeurs ancestrales, le griot est un personnage qui joue un rôle social très important. Son statut fait de lui le conseiller le plus éclairé et le plus proche du roi, du prince ou du chef de guerre.

Le griot et la société

Le griot joue un rôle prépondérant dans la société. Conteur, poète, moraliste, instructeur, le griot est l'animateur principal de la société dans laquelle il vit. Il est toujours sollicité à prendre part aux grandes cérémonies (mariage, baptême, intronisation, fêtes). Le griot apprend aux jeunes l'histoire de leur société, il leur parle des grands chefs, leurs comportements et leurs règnes. Il leur dit également tous ceux qui ont fait des oeuvres utiles, il leur parle de leurs descendances en leur apprenant les bonnes manières. Dans certaines circonstances le griot est la seule personne habilitée à calmer les tensions sociales. Certains hommes le consultent avant de prendre épouse parce qu'il est mieux placé pour parler de telle ou telle famille, de tel ou tel parent. Le griot joue également le rôle de communicateur et d'informateur. Déclamateur public, il a pour devoir de faire oralement les communiqués en se déplaçant de quartier en quartier, de village en village, de ville en ville.

Quand il y a parfois des divergences de vue entre deux ou plusieurs autorités coutumières, le griot est chargé de recueillir tous les renseignements indispensables lui permettant de lever l'équivoque. En pareilles circonstances il est dépêché pour faire la mise au point à tel ou tel chef coutumier. Personnage très écouté, le griot intervient dans certains foyers pour régler des litiges.

Les ressources du griot

On naît griot, on ne le devient pas. L'art de la parole est un héritage qui se transmet de père en fils, de génération en génération. Le métier qu'exerce le griot lui permet de faire face à ses obligations. C'est un responsable qui a plusieurs bouches à nourrir. Il vit donc du fruit de son travail. Dans la hiérarchie de la cour, ses prérogatives lui donnent droit à un traitement. Il a également certains avantages aux différentes cérémonies qu'il anime. Il se déplace souvent pour rendre des visites de courtoisie aux chefs coutumiers qu'il connaît. Ce périple lui rapporte de l'argent, des habits, des vivres, des chevaux, des moutons, des chèvres, etc.

Dans certains cas, le griot est invité par les chefs eux-mêmes ou par des personnes riches. Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, le griot n'est pas celui qui indispose et oblige les autres à lui donner. Comme tous ceux qui exercent un métier, le griot vit à la sueur de front.

Le rôle du griot dans la chefferie traditionnelle

Dans l'organigramme de la chefferie coutumière au Niger, le griot occupe une place importante et ses prérogatives sont nombreuses. Il est à la fois le confident, le secrétaire particulier, le conseiller et l'envoyer spécial du chef coutumier. Aucune décision ne peut être prise sans son consentement et son avis est toujours partagé par toute la hiérarchie de la cour.

Dépositaire de la tradition historique et culturelle, le griot est en somme le membre le plus influent de la cour parce que mieux renseigné que quiconque sur les valeurs traditionnelles, la généalogie des familles qui composent l'ethnie ou le groupe ethnique. Héritier de l'art de la parole, sa maîtrise de la langue lui permet de provoquer ou d'apaiser la colère du chef. Il enseigne beaucoup de choses au chef, lui dit le comportement de tel ou tel individu. Il sait tout sur les hommes et leurs biens. Il sert de courroie de transmission entre le chef et ses partenaires. Il est en quelque sorte le trait d'union entre le peuple et son histoire.

Autrefois, le griot était l'intouchable envoyé spécial du guerrier à qui il rapportait fidèlement les messages. Il n'était pas homme à abattre ou à capturer en temps de guerre. Il était utile pour tous ceux qui régnaient.

Le griot dans la société moderne

Avec les transformations qui interviennent dans nos sociétés en mutation, le problème de la fonction du griot se pose avec acuité. De nos jours l’édifice traditionnel n’a plus d’autonomie et de cohérence intrinsèque. Les phénomènes qui se déroulent trouvent leur origine dans ce qu’il est convenu d’appeler “modernisme.” Aujourd’hui au Niger, la personnalité du griot est victime d’un étrange dédoublement: autrefois détenteur de la tradition orale, les changements sociaux actuels ont fait qu’aujourd’hui peu d’éloges sont dignes de ses mérites. La prolifération de nouveaux griots qui n’ont pas hérité le métier mais en font tout de même un gagne-pain, explique clairement le climat d’hostilité qui caractérise aujourd’hui la condition des vrais griots (hommes de caste).

La modernisation des traditions musicales:
cause de la transformation du métier de griot

L'islamisation et la colonisation (le modernisme aidant) ont fait que les fondements culturels et sociaux se sont effrités au Niger. Les structures sociales se sont progressivement vidées de leur finalité et de leur forme originelle. La vie moderne a presque mis fin aux initiatives. L'école occidentale a remplacé le cadre de formation d'antan. Les rapports sociaux sont devenus plus ou moins individualistes. L'ancienne organisation est supplantée par l'Etat national moderne. La vie culturelle est modifiée. Le virus de l'occidentalisation s'est greffé sur nos valeurs traditionnelles. Ces changements d'activités, de problèmes, de rythme de vie ont provoqué une désaffection des pratiques ancestrales. Ce qui du coup a modifié les traditions musicales, entraînant ainsi un changement de comportement du griot de caste. La transformation des traditions musicales a pour base les facteurs suivants: l'Islam, la colonisation, l'européanisation, la modernisation (le développement technologique), les calamités naturelles (famine, sécheresse), l'usage de la musique pour des intérêts politiques et l'indifférence des responsables politiques.

L'Islam

L'islamisation a amené certains griots à abandonner la pratique des musiques rituelles en rapport avec les génies. Le mouvement d'islamisation est à la base de la disparition progressive de certains genres musicaux notamment les musiques de possession. Dans certains lieux, l'impact moralisateur des fanatiques aboutit à l’interdiction de pratiques sociales, ce qui provoque un appauvrissement du répertoire musical. Beaucoup de traditions sont ainsi tombées en désuétude. Des griots, en grand nombre, ont abandonné leur profession pour se consacrer à l'étude du Coran. Ils interdisent à leurs enfants de pratiquer la musique. Ils préfèrent les orienter vers l'école coranique. On voit donc un rejet de la caste sous l'influence de l'Islam.

La colonisation: le griot et le pouvoir traditionnel

Sous la colonisation l'autorité des descendants des rois se réduit quelque part à celle d'une simple chefferie de village. Sur le plan social, les chefs ne sont plus les descendants des rois ou des guerriers, mais des hommes libres, élus sous l'égide de l'administration. L'organisation traditionnelle n'a plus sa rigueur d'antan. De nouveaux hommes dont la puissance relève de celle de l'administration moderne viennent grossir le rang des nobles.

Etant donné que les hommes forts ne sont plus les descendants des héros d'autrefois, le griot se lie désormais aux riches quelle que soit leur descendance. Il les loue pourvu qu'ils soient en mesure de satisfaire ses divers besoins.

L 'Européanisation

Le besoin d’acculturation et de déculturation (dans le sens de la modernisation des moeurs) a créé un complexe d'infériorité chez les griots ainsi que certains de leurs enfants. La génération actuelle de parents griots a tendance à mépriser son propre statut et considère le métier comme peu profitable. Ces parents préfèrent orienter leurs fils dans d'autres domaines techniques ou scolaires. Les fils de griots, une fois alphabétisés à l'école occidentale, refusent de pratiquer leur métier de caste. Et pis encore, ils vont jusqu'à cacher leur propre identité et fuient l'appellation de griot. Cependant, certains griots s'efforcent d'assurer la perpétuation de la profession par leurs fils. Mais d'autres jeunes, bien qu'issus de la caste de griots, refusent d'assurer la relève.

La modernisation

Sous l'influence du courant moderniste, de nombreuses danses traditionnelles, des chants récréatifs et éducatifs pour enfants sont abandonnés. Les séances de distraction, les veillées de contes et de devinettes ont été remplacées par des loisirs nouveaux: la télévision, les bals, les surprises-parties, le cinéma, les orchestres modernes, etc.

Les mariages des "intellectuels” ne se déroulent plus comme traditionnellement; ils ne donnent plus lieu aux mêmes types de cérémonies, de rituels, de manifestations de réjouissances, accompagnés de chants et danses animés par les griots. Après les cérémonies religieuses célébrant le mariage, le couple et ses amis se retrouvent chaque soir pour danser au son du tourne-disque pendant une semaine. Ce passe-temps communément appelé “semaine” se termine par un bal. Les tambours sont exclus de ces cérémonies de mariage dans les grandes villes et mêmes dans certains villages. Il est aussi regrettable de remarquer que la répercussion des moyens modernes d'information et d'animation (radio, télévision, journaux, chaîne, etc.) tendent reléguer le rôle du griot au second plan et à se passer de ses services.

Si la technologie moderne est en passe de tuer la culture traditionnelle vivante, au moins a-t-elle la possibilité et le mérite de la préserver, à titre documentaire, par des enregistrements, des films, des livres, etc. Cette évocation est un avertissement face au processus de déracinement qui risque de nous laisser ni noirs, ni blancs ni métisses. Car, quoi que nous fassions, nous ne maîtriserions aucune des données culturelles des deux civilisations et de leurs dérivés. Il nous paraît donc nécessaire voire indispensable, pour le maintien d'un certain équilibre psycho-culturel, qu'une symbiose progressive des valeurs traditionnelles et modernes puisse s'effectuer, et non une destruction brutale et forcée d'une civilisation sur l'autre.

Calamités naturelles et difficultés économiques

Il est impossible d'isoler l'aspect économique de l'ensemble des facteurs qui expliquent ou concourent au changement d'attitude du griot. Le chômage rural a entraîné un fort courant d'émigration. Les départs vers les villes continuent pour les paysans paupérisés, exposés aux famines et aux difficultés de la vie. Cette émigration accélère à son tour le développement du chômage dans les villes. Certains jeunes venus de la campagne, préférant le gain facile aux autres métiers, s'adonnent à la pratique musicale sans le savoir héréditaire, sans connaissance aucune des règles de bienséance de caste.

De nos jours, les difficultés économiques et l'incapacité de certains chefs coutumiers à subvenir aux besoins des griots de caste ont provoqué une rupture entre les deux parties. Fort de cette incapacité, le griot se lie aux personnes en mesure de satisfaire ses besoins. Constat du griot traditionnel, il ne reste plus que l'image d'un griot déclamateur de louanges, ambulant et parasite ayant pour source d'inspiration la flatterie. Malgré tout, il existe encore dans les cours des dignitaires traditionnels, des griots professionnels, détenteurs d'un vaste répertoire et d'une technique élaborée.

L’usage de la musique pour les intérêts politiques

Les événements de 1946-1960 ont eu leurs conséquences non seulement sur la vie politique du pays, mais aussi sur la vie culturelle, la musique inclue. C'est ainsi que l'évolution du pays, d'une société traditionnelle féodale pendant la domination coloniale à une république indépendante, justifie la distinction d'une culture musicale avant et après 1960.

La première est dominée par la musique ancestrale: musique de cour des dignitaires, des corps de métiers, des religions du terroir et musique populaire. La seconde est détournée de ses fonctions par le pouvoir politique né des républiques. Cette situation entraîne le dévoiement de quelques instruments et la disparition partielle ou totale de certains genres musicaux authentiques. De cet effritement naîtront la musique néo-traditionnelle et la musique populaire moderne d'impact urbain.

Les musiciens pour leur part étaient amenés, volontairement ou sous des pressions idéologiques, à chanter pour les nouveaux chefs administratifs. L'accès à l'indépendance et la restructuration de l'Etat nigérien ont influencé et influencent encore toute la culture musicale, bouleversant parfois son mode de transmission.

La vie musicale avant 1960

En 1946, le Niger a pris un autre tournant avec les différentes tendances politiques créés à l'époque (le Parti Progressiste Nigérien pour le Rassemblement Africain PPN-RDA, le SAWABA). Aussitôt les griots et musiciens intégrés ont choisi de chanter pour les leaders et membres des partis politiques existants. Ainsi naissait la musique de louanges propagandistes adressées aux personnalités politiques et administratives. Le griot est donc mis au service des riches en quête de popularité aux détriments des chefs coutumiers.

La vie musicale de 1960 à 1987

Depuis l'intronisation de la semaine de la jeunesse, les musiques néo-­traditionnelles et folkloriques ont pris le pas sur les formes traditionnelles. Bien entendu, les inconvénients inhérents à cette nouvelle conception de l'art musical sont nombreux. Les musiques sacrées sont banalisées dans leur exécution sur la scène. Les dignitaires quant à eux, détournent la musique de ses fonctions originelles: le répertoire musical est cousu de louanges orientées vers le culte de la personnalité. Les intérêts politiques sont donc la motivation profonde de cette nouvelle orientation qui veut que les musiciens vantent le pouvoir. Mais, en règle générale, les artistes musiciens sont comme des canards sauvages: quand on les met en cage, ils perdent le sens de l'orientation.

Pour reprendre A. Tierou (1983, 117-18), “politiser la musique, ou en faire un moyen de vanter le pouvoir, ou une arme idéologique c 'est tuer à jamais la libération, la spontanéité du génie artistique et l'authenticité.”

A partir de 1960, on a donc assisté à la banalisation de certaines musiques séculaires parce qu'elles ont été destinées à des personnes qui n'y avaient pas le droit. Des griots de caste accueillaient parfois des autorités politiques en visite avec leurs ensembles de parade. Ils étaient tenus à chanter leurs louanges. Les connaissances du griot étaient utilisées à des fins politiques. Une majorité de griots déstabilisés par la pression du pouvoir ont abandonné les louanges aux chefs traditionnels pour se lancer dans ce qu'il est convenu d'appeler le culte de la personnalité. Cette situation a duré quinze années au cours desquelles toutes les chansons de l'époque furent créées en l'honneur des autorités gouvernementales, nationales ou locales. Ainsi les préoccupations politiques personnelles passaient avant les motivations culturelles.

Dans un article intitulé La chanson féminine son ghay-zarma et l'évolution socio-politique au Niger (1999:3) Boubé Salay Bali abonde dans le même sens: A partir de 1965, la chanson féminine songhay-zarma a été intégrée dans la nouvelle donne. Les cantatrices du zalay et du post-zalay1 ont participé activement à la vie politique en ne chantant que pour les hautes personnalités telles que le président de la République, le président de l'Assemblée nationale et les ministres généreux.

De l'autre côté, les jeunes ont été groupés au sein des troupes mixtes. Des festivals sont organisés pour détecter les talents et les voix de rossignols. Deux événements culturels ont marqué la période moderne, la semaine de la jeunesse RDA (1965-1974) et le festival national de la jeunesse sous le régime militaire de Seyni Kountché (1974-1987).

A travers ces deux festivals, la chanson n'est considérée comme un art de divertissement, un art d'épanchement, mais un moyen de propagande politique et idéologique au service des dirigeants. La notion de griot disparaît au profit de troupes, jeunes filles, animateurs de la Samaria,2 etc.

Le culte de la personnalité est cultivé avec un zèle débonnaire. La vie musicale des griots de notre pays a évolué ainsi de 1960 à 1974, année dans laquelle les militaires prenaient les rênes du pouvoir. Quelle ne fut en 1974 la surprise du monde des griots très fieffé à l'ancien pouvoir de se voir interdire de manifestation. Au demeurant la mise en garde était sans ambages. Pas une seule chanson et pour le régime militaire et pour ses chefs. Kountché a été clair à ce niveau. Et connaissant la sévérité du pouvoir et le respect qu'il incarnait aux yeux du peuple, les griots changent le fusil d'épaules. C'est à dire que pendant tout le règne du Conseil Militaire Suprême (C.M.S), les griots ont observé une sorte de pause. Surtout pour les griots qui ne savaient rien faire d'autres que de proférer des louanges.

Cette période va pourtant connaître des changements avec la mort de Kountché en 1987 et l'avènement de la décrispation. Tout pourrait alors reprendre. Tout est libéralisé; l'économie comme la chanson. Ali Saïbou voulait ainsi réaliser le "grand pardon".

Des groupes naissent. Ils sont souvent un mélange de chansons de griots et de création. Dans le même temps la profession du griot est devenue hybride. On ne différencie plus qui est griot, qui est artiste. Seuls les instruments utilisés permettent souvent de se faire une idée du griot ou du genre musical.

Le griot dans un systême démocratique

A partir de 1990, avec l'avènement de la démocratie, on assiste à la réhabilitation de la chanson politique. Le seuil des années 1960 est rattrapé et même dépassé. Flash back. Chaque parti a ses artistes ou ses griots, mais fondamentalement dans la confusion et le dénigrement. Cette tendance n'a pas été interrompue ni par la conférence nationale ni par le régime de la transition de la deuxième, troisième ou quatrième république.

L'avènement de la démocratie au Niger a largement contribué à la naissance d'une race de griots propagandistes, à l'image de ceux du temps du RDA qui excellaient dans l'art de la calomnie. Le multipartisme a fait naître des partis politiques tels que le MNSD-NASSARA, le CDS-RAHAMA, le PNDS­TARAYA, l'ANDP-ZAMAN LAHIYA pour ne citer que ceux-là. Les adorateurs du gain facile qui prétendent être griots, sans formation ni expérience, se lancent aveuglement dans la pratique musicale.

Attisant la haine entre partis politiques, ces trafiquants de conscience vont jusqu'à tenir des propos désagréables à l'endroit de tel leader pour favoriser tel autre. Mordus par le virus de la délation mais surtout dévorés par la fièvre des sous, ils n'ont d'yeux que pour ceux qui leur mouillent la barbe. Habitués au retournement de la veste, infidèles à leurs engagements, ces nouveaux griots sont craints de tous dans la mesure où tout le monde a compris qu'ils ne visent que leurs propres intérêts. Ils changent de partis comme un caméléon change de couleurs. Le griot de l'ère démocratique est devenu lui-même un politicien qui vend sa voix à qui le veut. Il est arrivé qu'un griot comme Dan Kabo qui ne tarissait pas d'éloges à l'endroit de l’ancien président Mahamane Ousmane quitte le CDS-Raliama. Celui-ci a fini par regagner les rangs du parti de la mouvance présidentielle d'alors le RDP Jama'a. Et comme si le griot n'est pas celui qui cherche des présents, dans un communiqué radiodiffusé Dan Kabo va jusqu'à interdire son parti d'origine (CDS-Rahama) d'utiliser ses chansons composées au nom du dit parti alors qu'en contre-partie, Dan Kabo avait bénéficié d'un traitement à l'époque.

Un griot n'a pas de parti mais il est de toutes les parties. Dans le contexte traditionnel, le griot était fidèlement attaché au chef coutumier; maître de la parole, source intarissable, il était incontournable. Dans le contexte moderne, le griot est devenu celui-là même qui bafoue la tradition.

La démocratie quant à elle, a fait du griot un professionnel de la calomnie, un apôtre de la médisance, un reptile à double langue.

Ce changement d’attitude du griot avait été ressenti en 1981, année dans laquelle un séminaire sur l'assainissement de la fonction du griot avait été organisé. Et pour cause! Plutôt que de jouer son rôle authentique et traditionnel, le griot a choisi la politique propagandiste. Ayant perdu de son honorabilité, il n'est plus le conteur poète, moraliste et confident du chef coutumier. Calomniateur zélé, le griot de la démocratie a pour mission d'empester le climat socio-politique, d'attiser la haine en mettant aux prises des adversaires politiques. Le constat est amer: les griots de cour et de la corporation ont fait place à une race de griots faucons, sans aucune expérience de la pratique musicale et des règles de bienséance liées au métier.

Depuis trente ans, nos griots sont restés dans cet égarement. Ils ne chantent que pour les dirigeants politiques qui les considèrent comme des individus bons à les couvrir d'éloges. Notre musique, nos chants et nos danses traditionnels, qui constituent une fierté nationale, sont en train de disparaître et rien n'indique que les générations à venir sauront un jour les interpréter. Il nous incombe de prendre dès maintenant les mesures qui s'imposent pour les préserver et les vivifier. Pour ce faire, il s'agira de mettre en valeur les hauts faits de notre histoire, les exploits de nos guerriers d'antan contre la domination étrangère, les récits de nos sages, les contes, les légendes, les proverbes, les devinettes et les comptines. Dans ce cas précis il est bon de retenir que “la richesse et la diversité du patrimoine culturel font la grandeur d'un peuple.”

Les Nigériens dans leur ensemble ont le désir bien légitime de faire de leur pays une nation moderne et, dans cette perspective, les anciens pouvoirs locaux sont en train de perdre de leur notoriété. Cependant, il n'est pas inéluctable que ces modifications administratives “nécessaires” entraînent la disparition pure et simple du griot et de certains types de musique dont la fonction peut parfaitement évoluer tout comme les institutions auxquelles elles étaient ou sont encore liées.

A la lumière de ce qui se passe dans la pratique musicale, on constate que les griots se laissent égarer par la politique. D'autres abandonnent le métier pour des considérations religieuses. Le développement de la technologie est en passe de tuer la culture traditionnelle, sous prétexte qu'elle la préserve à titre documentaire. L'observateur attentif, lui, se pose une question: Que deviendra le griot du deuxième millénaire?

Notes

1. Zalay est un mot de langue Zarma. Zalay en un mot, fut la première révolution qu'a connue la chanson Zarma par sa démarcation de la conception classique de l'art. Le "Zalay", c'est aussi l'ère du mariage des instruments de musique et de la voix féminine. Le phénomène a vu le jour en 1942. Haoua ISSA dite "Hawa Zalay" en réclame la paternité.

Le “zalay” dans le fond et la forme peut être considéré comme l'équivalent du romantisme, courant littérature et artistique du XIXème siècle en Europe par certains aspects notamment la remise en cause de l’autorité familiale la chanson comme art moderne capable de libérer l'être des contraintes sociales et de son milieu (Boubé Saley Bah, 1994, 31).

 

2. Organisation de jeunesse.

 

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