Méthodes traditionnelles de transmission de l’oralité: l’exemple du Sosso-Bala

Namankoumba Kouyaté
Counselor for Political, Economic and Cultural Affairs
Embassy of the Republic of Guinea
Bonn, Germany

Introduction

Au coeur des débats sur le rôle et la valeur du patrimoine culturel immatériel, se trouve invariablement posée la problématique de sa conservation et de sa transmission, surtout en ce qui concerne les aspects relevant des traditions orales.

Reconnues depuis déjà plusieurs décennies comme source essentielle de l'identité de nombreuses populations dans le monde, les traditions orales constituent le matériau privilégié de l'histoire du continent africain. En raison de leur extrême fragilité, cette catégorie de sources se révèle comme difficilement manipulables. De surcroît, elle est exposée à des menaces sérieuses de destruction.

Dans un monde en pleine mutation technique et technologique où l'audio-visuel a réalisé des performances sans précédent dans tous les domaines, on est en droit de se demander quel sera l'avenir des cultures traditionnelles et populaires. En effet, face aux agressions culturelles de toutes sortes, il y a un danger réel de voir les traditions orales se désagréger, voire de disparaître de façon irrémédiable. Ce qui porterait un coup fatal aux efforts gigantesques déployés par l'UNESCO depuis un demi siècle pour promouvoir le multi-culturalisme, fondement et garant de la paix dans le monde.

Dès lors, on comprend aisément la nécessité d'une action urgente pour protéger le patrimoine culturel immatériel de l'humanité et surtout d'assurer sa conservation efficace et sa transmission méthodique aux générations montantes.

C'est ici qu'apparaît toute la pertinence de la présente conférence qui voudrait faire une “évaluation globale de la recommandation de 1989 sur la sauvegarde de la culture traditionnelle et populaire: pleine participation locale et coopération internationale.” Certes, de gros efforts ont été réalisés dans chacun des Etats membres de l'UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine oral national, mais ces efforts n'ont pas toujours abouti aux résultats escomptés pour différentes raisons.

Le manque de moyens matériels et financiers de certains gouvernements et le mauvais choix des cibles à sauvegarder expliquent en partie l'échec des politiques nationales. Bien souvent, on n'a pas compris pue la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel nécessite d'abord avant tout la sauvegarde et la transmission des compétences et des techniques que requiert leur création. Ceci ne peut être réalisé qu'en accordant une reconnaissance effective aux personnes qui possèdent au plus haut niveau ces compétences et ces techniques.

Cette idée fondamentale a été comprise très tôt par le gouvernement guinéen qui a procédé à une reconnaissance de fait des personnes possédant au plus haut niveau des compétences et des techniques sur certains vestiges du passé national. C'est ainsi que dès le lendemain de l'Indépendance, la famille des traditionnistes Kouyaté de Niagassola a été reconnue et confirmée dans ses fonctions de gardienne et de gestionnaire du Sosso-Bala, un des témoins matériels les plus anciens et les plus représentatifs de la culture mandingue.

Une étude sommaire du Sosso-Bala et de la pédagogie de transmission dont il constitue le support permettra d'esquisser les grandes lignes d'une politique efficace de sauvegarde et de revitalisation du patrimoine culturel immatériel.


 Le royaume du Sosso-Bala: une université
de la tradition orale

Le Sosso-Bala est un instrument de musique mythique et un des patrimoines historiques les plus anciens du pays Manding. Il a développé autour de lui durant des siècles un espace culturel vivant qui s'étend au-delà du cadre de son lieu de conservation dans la famille Kouyaté de Niagassola. Niagassola est un village du Manding situé à 135 kms au nord-ouest de la Préfecture de Siguiri.

C'est Niagassola que Charles Monteil désigne dans son ouvrage intitulé “les Empires du Mali” [1] , comme le chef-lieu des circonscriptions constituant le Manding septentrional ou Manding primitif. Ses habitants sont pour l'essentiel constitués par les membres du clan Keita qui se réclament de la descendance directe de Soundiata. On y trouve également les Doumbouya, Traoré, Camara, Kanté, Cissé etc. Tous ces patronymes se réfèrent aux structures sociales du vieux Manding et font de Niagassola un lieu chargé d'histoire.

 Origine et histoire du Sosso-Bala

Les origines du Sosso-Bala se confondent avec celle du Royaume de Sosso. Selon la tradition, Soumaoro KANTE, roi de ce petit royaume, avait reçu le balafon d'un esprit supérieur, d'un génie qui pourrait être associé à une sorte de divinité de la musique. Dans tous les cas, le Sosso-Bala occupait une place très importante dans la vie publique et privée de Soumaoro KANTE qui en avait fait un objet de culte personnel. En effet, le balafon sacré tenait lieu d'Oracle au même titre que les Oracles de l'antiquité grecque. La consultation périodique du mystérieux instrument de musique permettait de prévoir les événements heureux ou malheureux touchant la vie du royaume, de même que l'issue des grandes batailles que Soumaoro livrait contre des rivaux.

Source d'inspiration, le Sosso-Bala assurait à Soumaoro de façon permanente, la faveur et le soutien des multiples divinités ou génies qui peuplaient son habitacle sacré. C'était une sorte de grotte spécialement aménagée à cet effet; cela explique que le balafon soit toujours conservé dans la case du conservateur, a l'exclusion de tout autre lieu.

On sait aujourd'hui que le Sosso-Bala a été fabriqué par Soumaoro lui-même. La puissance de création du roi-forgeron dans maints domaines, lui a valu le surnom de “roi sorcier”. En effet, Soumaoro a donné la mesure de son génie créateur dans les domaines les plus varies: musique, sciences, techniques, art militaire, médecine (pharmacopée). Toutefois, la date de fabrication de Sosso-Bala reste encore mal connue. On sait seulement que toutes les traditions s'accordent pour dire qu'au moment de la bataille de Kirina en 1235, Soumaoro KANTE possédait déjà le balafon depuis environ 30 ans – ce qui permet d'établir que le balafon a été confectionné 30 ans plus tôt, c'est-à-dire en 1205. L'àge moyen du balafon se déduit alors aisément à partir de cette date et est égal à 794 ans soit près de 8 siècles d'existence.

C'est au cours de l'assemblée historique de Kouroukan-Fouga clairière située au Nord de la ville de Kangaba en République du Mali, que Soundiata KEITA confia la gestion de Sosso-Bala à l'ancêtre éponyme des Diély KOUYATE, Balla Fasséké. Ce sont les descendants de cette famille qui ont le monopole encore aujourd'hui de la conservation de ce précieux patrimoine.

Description sommaire du Sosso-Bala

Long environ de 1,50 cm, le Sosso-Bala est constitué de 20 planchettes soigneusement taillées et de dimension inégale. Sa hauteur au dessus du sol lorsqu'on le place dans la position du jeu est de 0,30 cm environ. Sous chacune des planchettes de bois, il y a une gourde de sonorisation. L'ensemble du balafon a une couleur gris-mât. Aux dires des traditionalistes, le Sosso-Bala a conservé ses dimensions initiales ainsi que l'essentiel des matériaux qui ont servi à sa fabrication.

Pour bien comprendre la corrélation qui existe entre le Sosso-Bala et son espace culturel, il est essentiel de connaître non seulement les méthodes d'entretien, de conservation, mais aussi et surtout les méthodes et les principes qui sous-tendent la pédagogie traditionnelle du Bala-Tigui. [2]

Conservation: entretien et dévolution

Entretien et conservation

L'entretien et la conservation du Sosso-Bala sont régis par un certain nombre de principes intangibles. La responsabilité de cette charge incombe au Bala-Tigui qui doit veiller à maintenir le balafon en bon état et à le protéger contre toute forme d'altération. Il est habilité à le jouer suivant un calendrier rigoureux. Les moments consacrés sont:

En cas d'empêchement majeur, le BaIa-Tigui peut exceptionnellement désigner son cadet pour jouer le balafon. Cette désignation équivaut à une caution morale qui met le remplaçant à l'abri de tout danger.

En cas d'altération d'une partie quelconque du Sosso-Bala (lamelles de bois mal accordées ou gourdes de sonorisation défectueuses), le Bala-Tigui procède lui-même à la réparation. Il peut tout aussi bien recourir à l'assistance d'un de ses frères ou d'un de ses fils suffisamment averti en la matière. Ces différentes opérations se déroulent dans un cadre strictement privé sous la surveillance du Bala-­Tigui.

Règles successorales

Le mode de succession à la mort d'un Bala-Tigui obéit à la règle de la primogéniture. Cela signifie que c'est le frère le plus âgé du défunt du clan Kouyaté qui reçoit l'héritage en son lieu de résidence ainsi que tous les biens matériels du défunt: boeufs, mouton, argent. Les épouses du défunt sont elles-mêmes intégrées à cet héritage.

Le successeur peut aussi, à sa seule discrétion, renoncer à son titre de Bala-Tigui s'il estime ne pas être à mesure de remplir toutes les obligations découlant de son nouveau statut. Nulle autre raison ne peut jouer contre son droit, pourvu que sa légitimité, en tant qu'héritier, soit reconnue par tous.

Le Sosso-Bala: support de la pédagogie de l'enseignement du Diély

L'enseignement de Diély est fondé sur un exercice intense de la mémoire et un affinement quasi-spécialisé de l'oreille. Mémoire et fidélité musicales sont ici dans un rapport de nécessaire complémentarité, l'une fixant les récits historiques, l'autre s'attachant à conserver soigneusement la mélodie du chant constituant l'armature de l'histoire. C'est la mémoire auditive qui permet de conserver les morceaux de musique. Il s'agit en effet, d'une reproduction rigoureuse des sons, c'est-à-dire d'une véritable copie. Toute négligence de l'élève dans cette phase d'affinement de l'acoustique est sévèrement punie.

En effet, la musique du balafon transmet toujours un message qui ne peut être compris que par un homme initié. Ce message n'est pas une simple nouvelle, mais il véhicule l'histoire de la famille, du clan, de la province, du royaume ou de l'empire. Seule la pratique instrumentale dont le Sosso-Bala reste la référence principale permet d'accéder à ce message de façon complète.

La relation étroite existant entre la parole, véhicule de la tradition historique et la pratique instrumentale qui en est l'expression constitue le principe majeur de la pédagoqie traditionnelle gui repose sur le trépied fööli-donkili-kuma, c'est-à-dire la musique, le chant et la parole (récit historique). La parole -- le langage historique, a en effet un caractère magique, voire un pouvoir de création. Pour en avoir la science, il faut être initié préalablement car un usage abusif et incontrôlé de la parole peut avoir des conséquences catastrophiques pour son auteur.

Ainsi que l'enseigne la tradition, “Kuma ye mökö damuna Mande” (la parole mange l'homme au Manding) . En d'autres termes, si la parole a un pouvoir de création, elle a également un pouvoir de destruction.

L'histoire de la communauté est transmise à tous les membres de la famille du Bala-Tigui dans un contexte de rigueur et de discipline stricte qui met en avant l'engagement et la responsabilité consécutifs à l'usage de la parole. Le texte de l'enseignement du Diély bien que oral, est un texte qui a été transmis sous cette forme depuis des siècles. L'élève devra l'enregistrer méthodiquement sans en changer un mot. C'est là l'origine du caractère spécialisé de la langue historique qui comporte des archaïsmes de langage qu'on ne retrouve plus dans le parler courant.

On comprendra dès lors l'importance de l'initiation dans l'éducation et la formation du jeune Diély. L'enseignement oral sera d'autant plus systématique dans sa forme et dans son contenu que l'élève aura franchi les étapes successives de la vie qui l'intègreront dans la catégorie des “hommes mûrs”.

Il apparaît clairement que l'espace culturel crée autour du Sosso-Bala est d'abord et avant tout le cadre familial où se déroulent presque quotidiennement des manifestations culturelles. Car il faut rappeler que dès après l'initiation, (circoncision), un balafon est attribué au jeune Diély. Les séances d'apprentissage constituent des moments d'animation très intense, qui peuvent se transformer en véritables manifestations culturelles familiales.

L'enseignement dispensé est graduel et prend appui sur l'expérience vécue. Les principes majeurs que sont la répétition, la récitation, l'enregistrement par tranche des récits historiques afin de faciliter leur mémorisation, l'affinement de l'acoustique constituent les caractéristiques de l'enseignement traditionnel.

Cette pédagogie traditionnelle reflète un sens très élevé de la conservation et de la transmission du patrimoine, perçu ici comme un attribut essentiel de l'identité du peuple. Elle reflète également un grand souci de transmettre sans altération l'héritage reçu des ancêtres et met en évidence la responsabilité des disciples dans leur fonction future de continuateurs des aînés.

Si les méthodes et principes de transmission ainsi décrits sont encore vivaces pour l'essentiel, il convient de signaler que des menaces objectives de toutes sortes pèsent sur leur devenir. L'identification rapide de ces menaces et leur éradication totale constituent la condition préalable de la survie de l'enseignement traditionnel.

Problèmes et difficultés d'une bonne conservation du Sosso-Bala et de son site

Depuis quelques années déjà, la précarité des conditions générales de conservation du Sosso-Bala constitue une préoccupation des traditionnistes de Niagassola. Cette préoccupation est d'autant plus justifiée que le Sosso-Bala donne la meilleure illustration de la relation existant entre le patrimoine culturel matériel et le patrimoine culturel immatériel, l'un servant de support à l'autre, l'autre contribuant par sa vitalité au rayonnement de l'un. En somme le Sosso-Bala est l'exemple typique et original de la synthèse harmonieuse du patrimoine culturel matériel et du patrimoine culturel immatériel.

C'est pourquoi la fragilité des infrastructures qui servent d'abri au balafon, la dégradation progressive de l'environnement, les conditions socio­économiques dans lesquelles vivent les Diély, sont entre autres, des facteurs qui, s'ils n'étaient endigués dans l'immédiat, risquent de compromettre la survie du Sosso-Bala et de son espace culturel.

Les infrastructures et l'environnement

Le site naturel du Sosso-Bala est constitué par la concession familiale des traditionnistes Kouyaté évoluant depuis des siècles dans les structures de la grande famille étendue où l’autorité du patriarche Bala-Tigui s'exerce sur l'ensemble des membres de la famille (épouses - frères - cousins - fils - neveux etc.). Tous vivent dans des cases qui s'ordonnent de façon harmonieuse autour de la case centrale servant de demeure au patriarche. C'est dans cette case centrale que se trouve également le Sosso-Bala dont il ne peut être séparé.

Une telle architecture, ne saurait à l'évidence garantir la sécurité du Sosso-Bala, surtout quand on connaît les conditions particulièrement défavorables de l'environnement physique et la nature des convoitises qui se cristallisent autour des obiets d'art dans un monde caractérisé par la piraterie et le trafic.

En effet, la Sous-Préfecture de Niagassola est située dans le Manding septentrional, à 90 kms seulement de la ville malienne de Kita. Cette grande proximité du Sahel en fait une zone fortement marquée par la chaleur et la sécheresse. Aussi, les effets de la désertification sont-ils visibles presque partout à travers des signes comme l'assèchement de nombreux petits cours d'eau et l'appauvrissement extrême de la flore et de la faune. Dès lors, on comprend aisément qu'un tel milieu soit propice aux incendies.

A cet égard, il convient de signaler, que malgré de gros efforts de la population pour améliorer l'habitat, Niagassola a enregistré ces dernières années plusieurs incendies qui ont provoqué la destruction d'importants biens matériels. Il en a résulté au niveau des populations en général et de la famille Kouyaté en particulier, une véritable psychose de l'incendie. Tout dérapage dans ce domaine au niveau de la famille serait fatal à la survie du Sosso-Bala et de son espace culturel, unique en son genre.

A ce danger que représente l'environnement, il faut ajouter les menaces que constituent les pirates et trafiquants d'objets d’art dont l'action déprédatrice a causé et continue de causer de grands préjudices au patrimoine historique culturel du continent.

Les conditions socio-économiques

Dès l'origine, le Diély était considéré comme un des principaux personnages de la cour du roi. Il a toujours vécu au sein des grands dignitaires de la cour royale. Son statut de diplomate et de conseiller des rois lui conférait un grand prestige moral ainsi que des privilèges matériels considérables. Cela lui permettait de couvrir l'ensemble de ses besoins primaires ainsi que ceux de tous les autres membres de sa famille.

Mais, avec la désintégration du “Mansaya” traditionnel (royauté), à la fin du XVIme siècle et au début du XVIIème siècle, et plus tard la destruction des principautés royales issues du démembrement de l'empire du Mali, le Diély a perdu progressivement tous les privilèges matériels. Les descendants des familles royales furent dépouillés de leur pouvoir par la colonisation française. Ils n'étaient donc plus capables de fournir aux historiens officiels les moyens de leur subsistance. C'est ainsi que les Diély ont été contraints de se tourner vers le travail de la terre tout en assumant leur mission historique de gardiens du Sosso-Bala.

On entrevoit aisément la nature des difficultés de toutes sortes auxquelles seront confrontés les traditionnistes de Niagassola, à la suite de cette profonde mutation sociale. Ces difficultés ont été surmontées avec plus ou moins de bonheur, d'abord et avant tout grâce à la forte cohésion des structures sociales dans lesquelles a évolué la famille étendue. C'est cette cohésion qui a permis de regrouper dans un champ unique tous les membres de la famille sous l'autorité du Bala-Tigui, principal gestionnaire de tous les biens. Il faut mentionner que ces efforts des traditionnistes ont été bien souvent confortés par l'action de solidarité de quelques clans de la noblesse (Keita, Kourouma, Traoré, Camara, etc.)

Mais aujourd'hui, les conséquences de la mondialisation de l'économie et les effets pervers des progrès considérables réalisés dans le domaine de l'audio-visuel, ont exercé un impact négatif sur les zones rurales. On assiste ainsi à une désintégration progressive des fondements sociaux de la famille étendue.

Le faible rendement d'une agriculture fondée sur des techniques culturales rudimentaires, accentue de jour en jour la pauvreté des paysans en général et celle du Diély en particulier. En effet, la fascination que la ville et toutes les valeurs culturelles qui s'y développent exercent sur la campagne privent les familles de leurs éléments valides à cause de l'exode rural devenu intense.

Les jeunes Diély en particulier se précipitent vers les centres urbaines soit pour y vendre leur art, soit pour y apprendre un métier en vue d'un emploi rémunéré. Dès lors, on est en droit de s'interroger sur le destin de l'enseignement traditionnel.

En effet, on constate aujourd'hui avec amertume que le nombre de disciples auxquels doit s'adresser l'enseignement du Bala-Tigui est en diminution constante du fait de l'exode rural et de la scolarisation de certains jeunes, amorcée depuis déjà plus d'une trentaine d'années. Cette fragilité des structures de la famille étendue a provoqué une aggravation de la pauvreté du BaIa-Tigui qui ne peut plus subvenir convenablement à ses propres besoins. Une telle situation est loin de favoriser les efforts du Bala-Tigui pour un entretien efficace du Sosso-Bala et le maintien de la vitalité de son espace culturel.

Il y a là un sérieux risque de voir la chaîne de transmission de la tradition orale s'interrompre, ce qui entraînerait du coup la disparition de l'espace culturel original dont le rayonnement fait du Sosso-Bala une université de la tradition orale. D'où la nécessité de prendre dés à présent les mesures de sauvegarde et de préservation du précieux patrimoine que constitue le Sosso-Bala.

Politique et strátegie locales et nationales pour assurer une transmission efficace
du patrimoine oral

Depuis son accession à l'indépendance nationale le 02 octobre 1958, la République de Guinée a engagé un grand combat pour la réhabilitation et la valorisation du patrimoine culturel, traditionnel et populaire.

Grâce à une identification des personnes-ressources, il a été possible de sensibiliser les populations à la nécessité de sauvegarder le riche patrimoine traditionnel. La politique mise en oeuvre à cette époque pour la sauvegarde et la revitalisation du patrimoine oral s'inspirait du principe fondamental du respect des méthodes traditionnelles de transmission. Ces méthodes sont encore bien vivaces dans de nombreux espaces culturels dont l'importance cruciale a été mise en évidence au cours de la consultation internationale de I'UNESCO de Marrakech en juin 1997 sur la préservation de ces espaces. En effet, c'est dans ces espaces que se déroulent les manifestations culturelles, traditionnelles, et populaires dont la signification historique n'est plus à démontrer. La conservation “in situ” de certains monuments historiques, comme le Sosso-Bala s'inscrit dans ce cadre. Il s'agit de promouvoir une conception originale du musée qui permet au monument considéré de continuer à jouer pleinement son rôle dans la société, étant entendu que l'art africain est d'essence utilitaire.

C'est ainsi que tous les vestiges du passé ayant un rôle social défini ont été maintenus dans leur milieu naturel et confiés aux détenteurs de compétence et de techniques appropriées pour leur conservation et leur transmission. Cette politique a eu un effet très positif sur le maintien et le rayonnement de l'espace culturel du Sosso-Bala qui garde encore aujourd'hui toutes les caractéristiques de l'enseiqnement traditionnel comme indiqué plus haut.

Politique et stratégie locales de conservation et de transmission du patrimoine oral

Les populations locales de Niagassola, conscientes de leur responsabilité historique dans le maintien et la préservation du monument que constitue le Sosso-Bala, ont formé des comités de surveillance pour assurer la sécurité du Balafon sacré. Elles collaborent étroitement avec la famille Dökala dans les efforts que déploie cette dernière pour revitaliser l'enseignement traditionnel.

En effet, la famille Dökala a mis en place des dispositions pour garantir la continuité de la chaîne de transmission. Dans ce cadre, le Bala-Tigui et ses frères veillent tout particulièrement à:

Il va sans dire que tout cet enseignement sera dispensé par les aînés après assimilation par les disciples de toutes les çonnaissances à l'histoire du Sosso­-Bala. Il s'agit donc de donner aux jeunes Diély un sens élevé de la responsabilité qui leur incombe dans la conservation et la transmission du patrimoine traditionnel perçu par tout le monde comme un attribut essentiel de l'identité du peuple.

A cet égard, les préparatifs de la cérémonie d'intronisation du Bala-Tigui à Niagassola ont été l'occasion d'un véritable séminaire de formation et de perfectionnement à l'intention de tous les membres de la famille Dökala. C'est ainsi qu'il a été procédé:

La fonction universitaire du Sosso-Bala a été véritablement mise en évidence au cours des préparatifs de cette cérémonie qui a connu une très grande affluence de population de toute la Sous-Région. Dans le cadre de cette politique locale, il a été vivement recommandé à tous les membres de la famille, y compris les fonctionnaires résidant dans les villes, d'améliorer leur pratique instrumentale ainsi que leurs connaissances générales de la tradition. Il leur a été demandé d'initier leurs enfants à la pratique du balafon.

En outre, la famille a décidé la création d'une association dénommée, “Dökala.” C'est une association à vocation culturelle chargée d'assurer la sauvegarde et la préservation du Sosso-Bala et de son environnement. Elle a pour but d'apporter des solutions aux différents problèmes de conservation du Sosso-Bala ainsi que les problèmes liés à la transmission correcte du patrimoine oral.

Cette association qui est opérationnelle depuis 1998 vise les objectifs suivants:

Cette politique locale vient en appui des efforts que déploie le gouvernement guinéen pour préserver la culture traditionnelle et populaire.

Politique et stratégie nationales

Le gouvernement guinéen a mis en place des plans d'action pour la sauvegarde et la revitalisation du patrimoine oral de Niagassola. Ces plans d'action visent des objectifs à court, moyen et long terme et prennent en compte les principaux aspects suivants:

Le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique a mené une véritable campagne de sensibilisation des populations, des intellectuels et des étudiants sur la valeur exceptionnelle du patrimoine traditionnel et populaire ainsi que son rôle dans le renforcement de l'unité et de la cohésion nationale. Il a encouragé ainsi les recherches sur les thèmes consacrés aux aspects multiples de l'évolution de la culture traditionnelle et populaire, en particulier les valeurs culturelles du Sosso-Bala. Aujourd'hui, on compte de nombreuses publications sur le patrimoine oral de Niagassola qui font l'objet d'exploitation par les professeurs de l'université.

Prenant conscience des menaces qui pèsent sur la survie de l'espace culturel de Niagassola, les autorités guinéennes ont pris des mesures pour la création d’infrastructure nouvelles devant abriter le Sosso-Bala et garantir sa sécurité contre les intempéries. Dans le même cadre, il est envisagé l'édification de maisons modernes pour améliorer les conditions d'existence des traditionnistes Kouyaté, ainsi que l'allocation de subventions financières au Bala-Tigui, permettant ainsi de stabiliser les détenteurs de compétences et techniques traditionnelles et leurs disciples.

Pour mener à bien cette politique, le gouvernement a procédé au désenclavement de Niagassola par la restauration de la route carrossable qui le relie à Siguiri, chef-lieu de la Préfecture, située à 135 km. Cette voie est désormais praticable en toute saison et a rendu possible le début d'un mouvement touristique national et international dirigé vers Niagassola.

Il faut signaler à cet égard que quelques chercheurs et hommes des médias venus d'Europe et des Etats-Unis d'Amérique ont déjà visité l'espace culturel de Niagassola. C'est dans ce cadre qu'il est envisagé la construction à une grande échelle d'un campement touristique autour de l'espace culturel du Sosso-Bala.

Pour assurer une transmission efficace et une large diffusion du patrimoine oral, il est prévu l'implantation à Niagassola d'un centre d'études et de recherches sur les traditions orales du pays manding. Ce centre sera géré et animé par les membres de la famille Dökala et dispensera des cours sur le patrimoine culturel traditionnel et populaire aux élèves et étudiants venant de tous les points de la Guinée et des pays de la Sous-Région. Il sera le pôle de référence de toutes les recherches en matière de tradition orale et entretiendra des relations organiques avec les institutions spécialisées de recherches au niveau national (Institut des Recherches des Sciences Sociales - Université et Direction Nationale de la culture à Conakry).

Par ailleurs, le gouvernement guinéen accorde un grand intérêt à la diffusion du patrimoine oral de Niagassola considéré comme support de la conscience historique nationale. Dans ce cadre, des programmes ont été élaborés à la télévision et à la radio pour faire connaître ce riche patrimoine:

Il a été procédé à une véritable évaluation de la politique nationale de sauvegarde et de revitalisation du patrimoine oral de Niagassola au cours de l'importante cérémonie d'intronisation du nouveau Bala-Tigui, qui a eu lieu du 10 au 12 avril 1999.

En effet, cette cérémonie qui était placée sous le parrainage du Président de la République a connu la participation du Premier Ministre, accompagné d'une dizaine de ministres et de plusieurs hauts cadres responsables de la Nation. L'engouement suscité par cet événement à l'égard de la culture traditionnelle populaire mandingue exprime avec éloquence la place et le rôle du Sosso-Bala dans l'intégration nationale de la Guinée. En plus de la réaffirmation des grandes lignes de la politique de sauvegarde et de revitalisation du patrimoine oral de Niagassola, il a été souligné l'impérieuse nécessité de renforcer la protection de ce précieux patrimoine et d'assurer avec toute l'efficacité requise la transmission de ses valeurs aux générations montantes. C'est ainsi qu'il a été décidé d'institutionnaliser le Festival du Balafon au royaume du Sosso-Bala.

Ce Festival qui se tiendrait tous les 2 ans à compter de la cérémonie du 11 avril regrouperait, en plus des membres de la famille Dökala, tous les Diély et grands maîtres de la parole de la Guinée et des pays voisins et plus particulièrement les balafonistes.

Parallèlement à ce Festival se tiendrait un colloque consacré à l'histoire et au rôle du balafon dans la société mandingue et dans le monde.

Le Ministère de la Culture et ses services spécialisés ont été chargés de la mise en oeuvre de ces recommandations qui reflètent avec force l'engagement de la Guinée dans le combat pour la sauvegarde et la conservation du patrimoine traditionnel et populaire. Voilà ce qui explique le soutien actif des autorités guinéennes aux recommandations de la consultation internationale de l'UNESCO sur la préservation des espaces culturels et populaires: déclaration du patrimoine oral de l'humanité. Marrakech. 26-28 juin 1997.

Il reste convaincu que par sa richesse et son originalité, l'espace culturel du Sosso-Bala recèle des valeurs culturelles universelles qui méritent de le faire classer comme un chef d'oeuvre du patrimoine oral de l'humanité.

Conclusion

Ainsi qu'on le voit, le Sosso-Bala occupe une place de choix dans les politiques locales et nationales de sauvegarde et de revitalisation des connaissances traditionnelles et des expressions culturelles.

Cette place se justifie par l'extraordinaire richesse de l'espace culturel du Sosso-Bala qui apparaît comme un véritable laboratoire où se perpétue la transmission des valeurs culturelles et traditionnelles selon un rituel devenu séculaire. L'enseignement traditionnel fonctionne sur des principes et des méthodes dont la rigueur est une garantie de l'authenticité des connaissances transmises.

Cependant, cette université de la tradition orale est en butte à de sérieuses et dangereuses agressions résultant de la modernisation socio-économique et de la mondialisation.

Pour éradiquer ces menaces, des mesures urgentes s'imposent et qui passent nécessairement par la prise en compte de quelques considérations importantes:

Ces préalables sont indispensables pour créer les meilleures conditions de conservation et de transmission de l'héritage traditionnel.

L'alphabétisation des membres adultes de la famille Dökala et la scolarisation des Jeunes Diély peuvent être un facteur de renforcement des méthodes de conservation et de transmission dans le cadre d'une vie culturelle en évolution permanente.

Le gouvernement guinéen a, dépuis des années, déployé des efforts considérables dans cette voie. Cependant, compte tenu des nom­breux défis d'ordre politique, économique et social auxquels il est confronté, la sauvegarde et la conservation du patrimoine oral de Niagassola requiert la mise en oeuvre d'une coopération internationale active. Cette conférence doit se pencher sur cette réalité pour inscrire l'espace culturel de Niagassola dans un programme prioritaire suscepti­ble de sauver les valeurs traditionnelles et populaires en péril.

Notes


[1] Monteil, Charles: les empires du Mali – étude d’histoire et de sociologie soudanaise 1929

[2] Bala-Tigui: Patriarche de la famille Dökala